L'ANNONCIATION

par CUNIN JOEL  -  27 Août 2014, 18:28  -  #ANALYSE D'UNE TOILE

Comment figurer l'infigurable ?  Comment figurer dans un thème tel qu'une annonciation, et au delà de la présence toute symbolique de l'ange, l'ouverture à la présence du Divin, et à ce mystère de la fécondation par le Verbe ?Qu'entend-on déjà par  figure  ? Une figure est une configuration du monde visible ; c'est l'aspect d'un objet ou d'une créature en général. Aujourd'hui, nous l'entendons surtout ainsi.  Or, il existe un tout autre sens du mot figure, un sens propre à la pensée notamment du 13° siècle et que l'on découvre dans le Catholicon (1286), écrit par le Dominicain Giovani di Genova. Giovani di Genova en venait à rapprocher paradoxalement les trois verbes figurare, defigurarer et praefigurare. Pourquoi ? Parce que figurer, expliquait-il, consiste à « transposer le sens dans une autre figure ». Donner une figure à quelque chose, selon une acceptation du mot, ne revient donc pas à donner l'aspect de cette choses ; au contraire, c'est changer (mutare) sa visibilité, y introduire l'hétérogénéité, l'altérité.  Ce sens du mot figure est fondamental. Il est à la base même du mode de pensée exégétique du moyen-âge. C'est à travers la figurabilité ainsi comprise que chaque « particule » d'histoire sainte , signifiait au-delà de son contenu manifeste ; à travers ce même travail de figurabilité qu'elle se diffractait, constamment se déplaçait, jusqu'à s'abîmer dans l' « admirable profondeur » du mystère...  Comment donc, empreint de cette lecture, de cette découverte, peindre une annonciation qui s'inscrive en une acceptation vertigineuse du monde, propre à la foi chrétienne ?  L'ange Gabriel engage la rencontre auprès de Marie par le mot AVE. Si le mot prononcé comporte trois lettres, c'est pour signifier que la trinité entière coopère dans le mystère de l'Incarnation. A désigne le saint-Esprit à travers le mot Amor, V désigne le Fils, personne  du Verbum, et E le Père en tant qu'Eternitas.  Si Ave retourné donne Éva, c'est bien sûr pour signifier que Marie, dans l'Annonciation, renverse l’œuvre malfaisante du péché. Et enfin, l’Avé désigne en Marie la pureté même parce qu'il s'oppose à l'imprécation apocalyptique vae, vae, vae, où sont maudites, chez les « habitants de la terre », toutes les sortes du péché. Ce premier mot engagé par l'ange, mot qui engage à la foi, mais qui également engage à croire en cette diffraction du temps, fut pour moi, la source d'une solution picturale à trouver pour évoquer ce mystère. Relier les deux sens de la figure, dans la même scène sur fond d'univers. Tenir une narration de gauche à droite, partant de la mort, tenant en sa main le monde, puis par la vierge Marie, qui par son oui et par un écho presque immédiat, accueille en son ventre le corps du Christ. L'âne,  image du passeur dans le texte évangélique dans lequel la Sainte famille quitte Bethléem pour se rendre en Égypte, figure d'humilité avec l'entrée du Christ à Jérusalem, mais aussi, symbole du lien entre la vie et la mort dans la légende d’Ocnos.  À cet instant de la toile, l'espace s'ouvre sur ces trois panneaux verticaux tournés vers Marie, et symbolisant l’Avé, cité plus haut. La Trinité figurée par des écritures proches d'un magma génétique, fragmente le temps et l'espace tout en éveillant également notre regard à une figure du possible attenante à des figures elles, d'aspect reconnu du monde visible! L'infiniment grand et l'infiniment petit contenu dans le même espace. À droite, le tableau se prolonge et se termine par la présence du Christ enfant auréolé du feu de l'Esprit-Saint et donnant à son père, à se désaltérer à la source d'Eau Vive. La figure de la femme accoudée sur une table de la loi comportant les inscriptions ; Alpha et Oméga, peut représenter de part son visage empreint de douceur et d'amour, l'humanité parvenue à l'union parfaite avec son créateur.  Cette lecture ne se veut point exhaustive, le tableau depuis les premières touches posées, m'ayant emmené bien plus loin qu'il ne m'était permit de le concevoir.  Merci à Georges Didi-Huberman, dont de nombreux textes issus du livre « Fra Angelico, dissemblance et figuration », m'ont permis d'avancer dans cette toile, et de nourrir cet explicatif de références liées à l’exégèse et à la peinture du moyen-âge.

Comment figurer l'infigurable ? Comment figurer dans un thème tel qu'une annonciation, et au delà de la présence toute symbolique de l'ange, l'ouverture à la présence du Divin, et à ce mystère de la fécondation par le Verbe ?Qu'entend-on déjà par  figure  ? Une figure est une configuration du monde visible ; c'est l'aspect d'un objet ou d'une créature en général. Aujourd'hui, nous l'entendons surtout ainsi. Or, il existe un tout autre sens du mot figure, un sens propre à la pensée notamment du 13° siècle et que l'on découvre dans le Catholicon (1286), écrit par le Dominicain Giovani di Genova. Giovani di Genova en venait à rapprocher paradoxalement les trois verbes figurare, defigurarer et praefigurare. Pourquoi ? Parce que figurer, expliquait-il, consiste à « transposer le sens dans une autre figure ». Donner une figure à quelque chose, selon une acceptation du mot, ne revient donc pas à donner l'aspect de cette choses ; au contraire, c'est changer (mutare) sa visibilité, y introduire l'hétérogénéité, l'altérité. Ce sens du mot figure est fondamental. Il est à la base même du mode de pensée exégétique du moyen-âge. C'est à travers la figurabilité ainsi comprise que chaque « particule » d'histoire sainte , signifiait au-delà de son contenu manifeste ; à travers ce même travail de figurabilité qu'elle se diffractait, constamment se déplaçait, jusqu'à s'abîmer dans l' « admirable profondeur » du mystère... Comment donc, empreint de cette lecture, de cette découverte, peindre une annonciation qui s'inscrive en une acceptation vertigineuse du monde, propre à la foi chrétienne ? L'ange Gabriel engage la rencontre auprès de Marie par le mot AVE. Si le mot prononcé comporte trois lettres, c'est pour signifier que la trinité entière coopère dans le mystère de l'Incarnation. A désigne le saint-Esprit à travers le mot Amor, V désigne le Fils, personne  du Verbum, et E le Père en tant qu'Eternitas.  Si Ave retourné donne Éva, c'est bien sûr pour signifier que Marie, dans l'Annonciation, renverse l’œuvre malfaisante du péché. Et enfin, l’Avé désigne en Marie la pureté même parce qu'il s'oppose à l'imprécation apocalyptique vae, vae, vae, où sont maudites, chez les « habitants de la terre », toutes les sortes du péché. Ce premier mot engagé par l'ange, mot qui engage à la foi, mais qui également engage à croire en cette diffraction du temps, fut pour moi, la source d'une solution picturale à trouver pour évoquer ce mystère. Relier les deux sens de la figure, dans la même scène sur fond d'univers. Tenir une narration de gauche à droite, partant de la mort, tenant en sa main le monde, puis par la vierge Marie, qui par son oui et par un écho presque immédiat, accueille en son ventre le corps du Christ. L'âne, image du passeur dans le texte évangélique dans lequel la Sainte famille quitte Bethléem pour se rendre en Égypte, figure d'humilité avec l'entrée du Christ à Jérusalem, mais aussi, symbole du lien entre la vie et la mort dans la légende d’Ocnos. À cet instant de la toile, l'espace s'ouvre sur ces trois panneaux verticaux tournés vers Marie, et symbolisant l’Avé, cité plus haut. La Trinité figurée par des écritures proches d'un magma génétique, fragmente le temps et l'espace tout en éveillant également notre regard à une figure du possible attenante à des figures elles, d'aspect reconnu du monde visible! L'infiniment grand et l'infiniment petit contenu dans le même espace. À droite, le tableau se prolonge et se termine par la présence du Christ enfant auréolé du feu de l'Esprit-Saint et donnant à son père, à se désaltérer à la source d'Eau Vive. La figure de la femme accoudée sur une table de la loi comportant les inscriptions ; Alpha et Oméga, peut représenter de part son visage empreint de douceur et d'amour, l'humanité parvenue à l'union parfaite avec son créateur. Cette lecture ne se veut point exhaustive, le tableau depuis les premières touches posées, m'ayant emmené bien plus loin qu'il ne m'était permit de le concevoir. Merci à Georges Didi-Huberman, dont de nombreux textes issus du livre « Fra Angelico, dissemblance et figuration », m'ont permis d'avancer dans cette toile, et de nourrir cet explicatif de références liées à l’exégèse et à la peinture du moyen-âge.

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